La télévision modèle le sport en fonction de ses besoins

Publié le par Federico

La télévision modèle le sport en fonction de ses besoins  

 

L'argent est partout dans le sport et cela n'ira pas en s'arrangeant. Même les pratiques sportives qui se prétendent hors système ne sont pas hors consommation. La glisse, surf des neiges, skateboard, roller, etc.– en est le meilleur exemple.

 

Quand un sport ne plaît plus, quand il ne génère plus rien, il meurt. Regardez le handball à onze ou le pentathlon moderne. Trop encombrant, pas assez mobilisateur. Allez, ouste, au rancart ! On passe à autre chose: le beach volley, le triathlon. Ces pratiques sont parfois grotesques, mais obtiennent très vite le label olympique. Elles occupent les écrans de télévision, drainent public et sponsors. C'est le plus important. D'autres disciplines sont contraintes d'obtempérer : ou elles adaptent leurs règles aux besoins du marché –volley, tennis– ou elles sortent du système.
Michel Caillat, Le Monde
, 26-11-99 
 

 

 

Certes les analystes marxistes critiques, tels Michel Caillat ou Jean-Marie Brohm, ont des points de vue tranchés, mais on aurait probablement tort de ne pas se laisser interroger par leurs réflexions assez souvent au vitriol. Ainsi, en restant dans le champ des modifications induites pas les médias, il est évident que les sports hautement médiatisés sont contraints de s'adapter à certaines volontés que la télévision essaie d'imposer afin de formater le sport télédiffusé. La télévision a ainsi amené les fédérations de nombreux sports à modifier leur règlement, leur déroulement, leur dispositif afin de les faire entrer dans les formats télévisuels tant du point de vue technique et temporel que commercial (insertion d'écrans publicitaires) et narratif. Jean-François Bourg résume assez bien cette situation: “Payeurs (de 60 à 80% des recettes des Jeux Olympiques) et voyeurs (200 heures de programmes diffusés dans 150 pays), les médias en profitent pour devenir décideurs. Plus le budget des grands événements sportifs dépend de la présence des caméras, plus la télévision impose ses volontés”. 
La règle du “tie-break” en tennis, introduite en 1971, constitue probablement l'exemple, quasiment archétypal, des modifications de règlements dues à l'influence des exigences imposées par les retransmissions télévisuelles en direct. En effet, le tie-break permet de mieux contrôler la durée des rencontres en supprimant l'obligation de clôturer un set par minimum deux jeux d'écart. 
Depuis cette époque, de nombreux exemples de modifications liées à la télévisualisation ou à la tentative de rendre un sport plus “télégénique” et donc plus porteur commercialement peuvent être relevés. On peut ainsi penser à l'apparition de la visière transparente en escrime, au futur passage (en Europe) aux quarts-temps de dix minutes en basket ou encore à la prochaine augmentation de la dimension de la balle en tennis de table… En volley, le Rally Point System a été mis en place en 2000 partout dans le monde et déjà en septembre 1999 en Belgique. Dorénavant tous les échanges donnent des points. La durée de jeu s'en trouve diminuée et limitée et le volley, dont ce n'est pas la première modification de règlement, devient ou espère devenir, plus “formaté” aux exigences de la télévision. Un autre exemple, moins souvent évoqué, concerne le tir à l'arc où, à partir des quarts de finale d'une compétition, on assiste à des tirs alternés. “En réalité à ce stade de la compétition, chaque concurrent tire trois flèches, puis cède le relais. Et cela six fois d'affilée”, explique Francis Buggenhout, responsable technique national. “Il s'agit, poursuit-il, d'une adaptation pour la télévision, afin de rendre le spectacle plus cohérent, de permettre au spectateur de suivre et de connaître les points au fur et à mesure”. 
Nous touchons ici à une question importante en matière d'institutionnalisation du sport puisque nous sommes plongés au coeur du débat portant sur l'intangibilité et la pérennité des règles. Bien sûr le sport, tel ou tel sport particulier peut ou doit évoluer, changer. Le problème n'est pas là, car prétendre que les “lois sportives” sont immuables relèvent d'un immobilisme rétrograde. Par contre s'interroger très sérieusement sur les raisons qui sont à l'origine des modifications, relève, par simple nécessité de probité intellectuelle, d'une nécessité publique, à l'heure où (le corps de) l'athlète et la passion du public sont instrumentalisés. En effet, les grandes institutions sportives aujourd'hui largement marchandises ont tellement l'habitude stratégique d'emballer leurs discours de valeurs prétendument éternelles et positives, que les raisons profondes des évolutions institutionnelles (pas celles qui naissent et se développent au coeur même des pratiques) se trouvent enfouies sous un fatras d'arguments qui ne relèvent que discursivement des “bonnes intentions”. 
Un autre exemple de changement est l'apparition de “l'homme orange” au football américain dont le rôle est de signaler aux arbitres le moment de l'interruption du jeu pour permettre la diffusion de messages publicitaires. Toutes ces modifications imposées aux sportifs peuvent aussi se répercuter sur leurs performances, voire leur santé. Ainsi, aux J.O. de Seoul, la majorité des finales se sont déroulées en matinée ou à midi pour qu'elles coïncident avec les heures de grande écoute aux États-Unis, grands “payeurs” de droits télévisés et donc exigeants. Or, on sait “que le matin, les sportifs de haut niveau ne réalisent pas les mêmes performances. Le réveil psychologique est lent. Un sauteur à la perche habitué à franchir 5,50 mètres atteint difficilement 5,20 mètres le matin”. 
Wladimir Andreff et Jean-François Nys montrent , en prenant l'exemple de l'alpinisme, que des sports peuvent aller jusqu'à changer de nature pour tenter de convaincre la télévision: “Discipline solitaire, où la pratique et la prudence vont de pair, l'alpinisme devient maintenant une véritable course contre la montre. Il ne s'agit plus de découvrir de nouvelles voies, de réaliser des premières mais de battre des records de vitesse. Après avoir escaladé un sommet, l'hélicoptère ou une aile delta transporte l'alpiniste vers une autre paroi et tout ceci sous l'oeil des caméras”. 
Dans le milieu de la boxe, la présence et la participation des médias est une très vieille histoire. Aujourd'hui la présence de la télévision est devenue une condition sine qua non de l'organisation des combats mettant aux prises les meilleurs boxeurs mondiaux. “Les combats sont organisés en fonction des politiques de programmation des chaînes devenues les principaux bailleurs de fond des promoteurs”. L'exemple du combat Leonard-Hearns de 1989 est révélateur et significatif à cet égard. Le système “pay per view” a, de fait, permis de récolter approximativement trois milliards de francs dont le quart était destiné aux boxeurs. Le destin sportif et financier des boxeurs est peut-être encore plus dépendant des médias que celui des autres sportifs, dans la mesure où l'absence de caméras de télévision peut empêcher un boxeur de combattre au plus niveau, les combats n'étant tout simplement pas organisés. Jean-François Bourg décrit bien cet état de fait : “Un réseau de “pay per view” a réalisé, il y a quelques années, un sondage auprès de ses abonnés pour savoir à quels matchs ils aimeraient assister. Dès lors, certains champions du monde doivent patienter plusieurs années avant de remettre leur titre en jeu, faute d'un contrat. En France également, la puissance financière détermine la carrière des boxeurs liés à des télévisions commerciales comme TF1 ou Canal+. Tiozzo, Mendy, Tafer, Landas ou Jacob ont eu rapidement accès à des combats de niveau mondial”.
C'est ce genre d'observations qui amènent Eric Maitrot à s'inquiéter quant à la liberté d'expression des journalistes sportifs. Il écrit “qu'il n'est plus question d'aborder les sujets qui fâchent au risque de compromettre des contrats de première importance pour la chaîne”. Il rapporte, à ce propos, la réaction d'un journaliste (Pascal Praud, TF1): “J'ai compris que si je voulais durer à la télévision, il fallait que je m'adapte. Si tu ne joues pas le jeu, un petit con auprès de la famille du sport. Tu ne fais pas le poids et, si tu résistes, tu es laminé par le système. Tu ne peux pas critiquer un milieu dans lequel tu baignes tous les jours et dont tu dépends pour travailler. 
Alors moi, je ne me pose plus de problème de morale, je me suis fait une raison. Le journalisme sportif comme on le concevait il y a dix ans est un métier auquel je ne crois plus du tout”. 
Édifiant, mais éclairant. En effet, si la télévision modèle le sport en fonction de ses besoins de programmes et d'audience, elle modèle aussi très clairement le discours des commentateurs en le rendant lisse, convenable, convenu, promotionnel et dépendant… pour des raisons d'intérêts stratégiques et commerciaux.

Prof.Gérard Derèze. «Société et sport». Université catholique de Louvain-la-neuve. Département communication
(Page consultée le 24 Mars 2006)

 

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Publié dans Dossier

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